21/03/2014

Les Radicaux sont-ils encore Libéraux?

Les Radicaux-Libéraux suivent de plus en plus l’UDC sur les questions de migration et de sécurité. Ce jeudi, ils ont notamment soutenu une application rigide de l’Initiative de l’UDC sur les délinquants étrangers. Défendent-ils encore les idéaux du libéralisme?

Le libéralisme est certainement l’idée politique la plus galvaudée. Les politiciens de tous bords se réclament de près ou de loin du libéralisme, sans jamais définir très précisément ce que cette idée veut dire.  Aux États-Unis, “liberal” désigne la gauche, alors qu’en Europe on l’associe plutôt aux idées de droite. En Suisse, le Parti Libéral-Radical se définit encore comme le défenseur à tout crin du libéralisme; son programme s'intitule "l'original libéral". Mais est-il encore vraiment libéral?

La confusion qui entoure le libéralisme est liée à sa double dimension: économique et politique. Le libéralisme politique célèbre la primauté des libertés individuelles face à l’arbitraire de l’Etat, l’égalité de traitement, et des règles qui garantissent la protection de l’individu contre l'agression de l'Etat ou de la majorité, notamment pour des motifs religieux ou politiques. Nos démocraties occidentales sont basées sur ce principe défendu par John Locke, Rousseau, Montesquieu ou John Stuart Mill, et les régimes totalitaires sont décriés précisément parce qu’ils foulent aux pieds les principes du libéralisme politique au profit d’un idéal supérieur: l’Etat, Yuche, ou la pureté de la race. Le libéralisme économique, par contre, concerne la garantie de la propriété individuelle et la primauté du marché contre l’intervention étatique via les impôts et la régulation. Il faut noter que ces deux formes de libéralisme ne sont pas forcément liées. Le Chili de Pinochet, par exemple, a utilisé des méthodes politiquement illibérales pour imposer des solutions économiquement libérales. A l’inverse, les Etats Scandinaves ont longtemps combiné une forte intervention étatique dans l’économie avec des idéaux de tolérance et un fort respect pour les droits individuels. Dans les autres extrêmes, on aurait les Etats-Unis (libéralisme économique et politique) et la Corée du Nord (aucun des deux).

Les Radicaux-Libéraux, dans leurs dénominations passées, ont pendant longtemps été les défenseurs de ces deux principes qui ont fondé l’Etat fédéral. En Suisse, la Confédération a été fortement inspirée par des principes de libéralisme politique, notamment le principe de tolérance religieuse, linguistique et de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il s’agissait en partie d’une question de survie pour l’Etat fédéral après les conflits religieux qui ont culminé avec la guerre du Sonderbund. Le libéralisme économique a aussi toujours joué un rôle central dans la mesure où les solutions privées ont presque toujours primé face à l’interventionnisme étatique, en particulier si on nous compare aux pays voisins, comme la France.

Si les Radicaux-Libéraux montrent toujours une forte détermination quant au libéralisme économique, leurs valeurs politiques libérales ont été fortement remises en cause quant à son aspect politique depuis qu’ils ont dû affronter la compétition électorale de l’UDC, pour qui les droits ne sont pas liés à l’individu en tant que tel mais à son appartenance à la nation. Les Radicaux, puis Radicaux-Libéraux, ont subi un déclin spectaculaire depuis le début des années 1990, principalement au profit de l’UDC. Les Radicaux étaient encore le plus grand parti de Suisse aux élections nationales de 1987, où ils obtinrent encore 51 sièges au Conseil national, alors que l’UDC en obtint 25. En 2011, les Radicaux en avaient 35, alors que l’UDC était à 61. Afin de freiner leur déclin électoral, les radicaux ont progressivement investi le terrain de l’UDC et de son agenda économique libéral pour prouver qu’ils sont toujours le « parti de l’économie », mais aussi son agenda conservateur dans le domaine des valeurs pour rassurer leur électeurs. A bien des égards, les Radicaux-Libéraux ont commencé à miser sur les thèmes de la sécurité et de l’immigration afin de garder ses électeurs tentés par l’UDC, ceci au détriment des idéaux de libéralisme politique qu’ils défendaient par le passé. Il est intéressant de noter que cet éloignement du libéralisme politique est souvent justifié au nom du libéralisme économique. Ainsi, les durcissements successifs dans la politique de l'asile ont souvent été justifiés par des raisons de coûts, même si le coût de l'asile est plutôt faible comparé aux grands programmes sociaux de l'Etat comme l'AVS. 

Le vote de jeudi au Conseil national sur la loi d’application de l’initiative sur les délinquants étrangers est encore un exemple de ce renoncement au libéralisme politique. Ainsi, avec les Démocrates Chrétiens, les Liberaux-Radicaux ont accepté l’automaticité du renvoi des étrangers qui commettent des délits graves - comme le viol ou le meurtre, mais aussi le vol ou les fraudes à l’aide sociale. En votant le renvoi automatique, les radicaux-libéraux s'éloignent encore une fois des principes du libéralisme politique. Le principe de l'automaticité laisse un large potentiel à l'arbitraire que les fondateurs du libéralisme prétendaient combattre. Il est aussi problématique concernant l’égalité de traitement dans la mesure ou le principe de double peine qu’il implique entraîne différentes sanctions pour le même délit. Ainsi, si les infractions aux assurances sociales sont un motif de renvoi, M. Hans Fehrovic serait renvoyé dans son pays pour avoir employé sa femme de ménage Suisse sans payer de cotisations sociales, alors que M. Hans Fehr peut conserver son siège au Conseil national. Ce qui est le plus frappant est que les Libéraux-Radicaux justifient ces mesures par le respect de la volonté du peuple, alors que l’essence du libéralisme politique était précisément de protéger les droits individuels contre la possible tyrannie de la majorité.