03/05/2014

Thomas Piketty et les hauts revenus en Suisse

 

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L’économiste français Thomas Piketty est l’homme du moment. Aux États-Unis, toute l’intelligentsia parle de son livre “le Capital au 21ème siècle”, apparemment premier des ventes sur un site de vente en ligne bien connu. Le livre est un pavé de 1000 pages - j’en suis à la moitié - et je ne vais pas m’attarder sur son argument car il est discuté à peu près partout, par exemple ici, pour un lien suisse (pas de trace dans 24 heures, pourtant).


Piketty se base sur sur une énorme base de données sur les hauts revenus basée sur les données fiscales dans différents pays, dont la Suisse, qu’il a contribué à construire avec un réseau de chercheurs internationaux. On y trouve des données absolument fascinantes remontant pour certains pays jusqu’au 19ème siècle sur la répartition des revenus, et notamment la part des 10, 5 ou 1% supérieurs dans le revenu national total, et comment cette part a évolué. J’ai fait quelques graphiques basés sur ces données ci-dessous pour voir comment la Suisse se compare à d’autres pays comme la France (pour un pays proche), la Suède (un pays où les inégalités sont faibles) et le Royaume-Uni (où les inégalités sont fortes).


Ce qui frappe, c’est la très grande stabilité de la part des 10% supérieurs en Suisse par rapport aux autres pays. En 2009, les 10% les plus riches en Suisses concentraient 33% du revenu national, ce qui veut dire que les individus dans cette catégorie gagnent en moyenne trois fois la moyenne de revenu national. Cette part est assez proche de la France, mais inférieure au Royaume-Uni (où les 10% les plus riches concentrent près de 40% du revenu national) et supérieur a la Suède, ou ils n’ont que 27% de ce revenu total. Toutefois, il y a eu une beaucoup plus grande fluctuation de cette part dans les autres pays, ce qui s’explique en grande partie par l’incidence des deux guerres mondiales, grandes destructrices de richesse. Piketty explique d’ailleurs la baisse des inégalités dans la plupart des pays occidentaux entre 1914 et 1945 par les deux cataclysmes mondiaux, alors que l’on revient en ce moment à la situation plus inégalitaire qui prévalait a la Belle Epoque.


Le graphique devient encore plus intéressant si l’on s’intéresse au 1% supérieur, que l’on peut appeler les super riches. Entre le milieu des années 1950 et le milieu des années 1980, les 1% les plus riches en Suisse concentrent une plus grande part du revenu national que leurs homologues dans tous les autres pays dans le graphique, avant d'être dépassés par les 1% britanniques bénéficiant des politiques fiscales et économiques de Margaret Thatcher. En 2009, les 1% les plus riches en Suisse gagnaient en moyenne 10 fois le revenu moyen, contre 6.7 fois en Suède, 8 fois en France et 15 fois au Royaume-Uni.


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Qu’est ce que cela donne en revenu réel? Le graphique ci-dessous représente l'évolution des revenus réels en francs constants (2010, ajusté de l’inflation) entre 1933 et 2010 pour les top 10% (les riches), les top 5% (les très riches), les top 1% (les super riches) et les top 0.1% (les "méga riches"). On voit que le revenu réel des 10% les plus riches est resté relativement stable, mais celui des méga-riches (0.1%) a très fortement augmenté, mais aussi connu de fortes fluctuations en raison du fait que leur patrimoine est constitué dans une plus large part d'actifs financiers. En 1980, les top 0.1% gagnaient 26 fois le revenu moyen; en 2009, il gagnaient 40 fois le revenu moyen, ou 2 millions 720 mille francs annuels.

 

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27/04/2014

Un salaire minimum élevé signifie-t-il plus de chômage?

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Les opposants au salaire minimum (comme mes voisins de blog Madame Amstein ou Monsieur Montabert) affirment que le salaire minimum proposé par l'USS est trop élevé et créerait plus de chômage. S'ils ne s'opposent pas au principe d'un salaire minimum, ils affirment que le fixer à un niveau si élevé (environ 66% du salaire médian) aura des conséquences catastrophiques pour l'emploi, en se basant principalement sur l'exemple de la France (épouvantail universel), où le SMIC est fixé à un seuil particulièrement haut. La campagne "SMIC NON" affirme qu'un salaire minimum supérieur à 50% du salaire médian cause des distorsions et des pertes d'emploi. Bien entendu, Madame Amstein et Monsieur Montabert ne s'encombrent pas de données empiriques. Madame Amstein est payée pour représenter les entreprises qui l'emploient, pas pour produire des arguments objectifs, et il est assez facile de prendre un seul cas pour démontrer une théorie. En cela, elle n'obtiendrait certainement pas une très bonne note dans mon cours de politique comparée.

Pour tester cet argument, je suis allé chercher quelques données concernant les salaires minimaux en proportion du salaire médian dans les pays de l'OCDE qui en ont un (en 2012, source ici) et leur taux de chômage moyen (en 2013; source ici). Le graphique ci-dessous montre que la relation entre le niveau du salaire minimum et le taux de chômage est en fait très faible. Le taux de corrélation est de 0.04. Pour mémoire, un taux de corrélation de 1 correspond à une association forte entre deux facteurs, un taux de 0 à une association nulle. Ici, nous sommes très proches d'une corrélation nulle. La relation est faiblement positive dans le graphique, mais nous n'avons pas assez de cas pour affirmer que cette relation est réelle.

On notera également que des pays comme le Chili ou la Turquie ont des salaires minimaux plus élevés que la France en proportion du salaire médian, et pourtant ils ont un taux de chômage moins élevé. A l'inverse, l'Espagne et la Grèce ont des salaires minimaux bien plus bas que la France mais des taux de chômage 2.5 fois plus élevés. Bien sûr, il faudrait inclure un plus grand nombre d'années, et contrôler l'impact d'autres facteurs. Ici, je n'ai pas inclus les pays qui n'ont pas de salaire minimum, comme l'Allemagne (qui va en introduire un), l'Autriche, l'Italie ou les pays Scandinaves (qui ont des taux de chômage bas, mis à part l'Italie). On ne peut pas leur donner une valeur de 0 comme salaire minimum dans un tel graphique car il y a de fait des minimums fixés par une couverture des conventions collectives plus élevée qu'en Suisse, ainsi que par des taux d'imposition qui limitent également l'emploi de travailleurs en dessous d'un certain seuil.

En bref, ce que l'on peut conclure c'est que les théories avancées sur l'impact négatif direct du niveau du salaire minimum sur l'emploi ne sont pas vraiment observées empiriquement.

13/04/2014

Le salaire minimum va-t-il réduire l'immigration?

L’initiative sur l’immigration de masse acceptée le 9 février dernier et celle sur le salaire minimum, sur laquelle nous voterons le 18 Mai prochain, ont des conséquences économiques certaines pour le marché du travail suisse. Néanmoins, les relations entre le salaire minimum et l’immigration restent ambiguës. Quel serait l’impact du salaire minimum sur les flux migratoires vers la Suisse?

 

À première vue, il semblerait logique de penser qu’un salaire minimum élevé stimule l’immigration, dans la mesure où les immigrants peu qualifiés peuvent espérer un salaire de base plus élevé s’ils viennent en Suisse. Les opposants à l'initiative rappellent d'ailleurs souvent que le salaire minimum proposé serait le plus élevé au monde. Toutefois, ce raisonnement ne fonctionne que si l’on considère l’offre de travailleurs étrangers comme facteur déterminant, et pas la demande de la part des entreprises.  Dans cette seconde perspective, un salaire minimum à 4000 CHF diminuerait certainement l’offre d’emplois à bas salaires qui sont occupés en grande partie par des étrangers, et donc la demande de main d’oeuvre étrangère. Si l'on considère que les flux migratoires sont déterminés avant tout par la demande des entreprises, ce qui est le cas du moins pour les travailleurs européens, le salaire minimum diminuerait la demande de travailleurs étrangers. Par exemple, l’enquête suisse sur la structure des salaires 2010 montre que 47% des emplois rémunérés en dessous de 3986 CHF (à peu de choses près le niveau du salaire minimum proposé) sont occupés par des étrangers, alors qu’ils ne représentent qu’un quart de la population active totale. La même source indique que le taux de personnes recevant des bas salaires (sous le seuil indiqué plus haut) est d’environ 19% chez les étrangers, alors qu’il n’est que de 9,4% chez les Suisses. Si l’on fait un calcul (trop) simple postulant que tous les emplois en dessous de 4000 francs disparaîtraient si l’on introduisait un salaire minimum, cela signifierait que 172’700 personnes de nationalité étrangère perdraient leur emploi, et qu’une part non négligeable d’entre elles quitteraient la Suisse, notamment car elles ne satisferaient pas aux critères d’eligibilité de l’assurance chômage. Bien entendu, une perte d'emplois aussi mécanique est peu vraisemblable, mais il y a fort à parier que si le salaire minimum a en effet un impact sur l'emploi, cet impact serait plus fort sur l'immigration que sur le chômage. Ceci est dû au fait qu’une part non négligeable d’étrangers ne seraient tout simplement pas en Suisse si l’on ne pouvait pas les employer à des salaires bas. Si l’on réduit la marge de manoeuvre des employeurs en termes salariaux avec un salaire minimum, l’attractivité des travailleurs étrangers peu qualifiés diminue.

 

La croissance de l’emploi en Suisse au cours des dernières années a “carburé” en grande partie à l’immigration, si bien que beaucoup d’emplois n'existeraient tout simplement pas s’ils n'étaient pas occupés par des étrangers. Avec un taux de chômage de 3% et un taux d’emploi parmi les plus élevés en Europe, il n’y a tout simplement pas vraiment de marge pour créer plus d’emplois en Suisse sans immigration. Les immigrants sur le marché du travail suisse occupent des positions fortement complémentaires à celles des Suisses aux deux extrêmes du marché du travail, au sommet pour les travailleurs très qualifiés (Allemands par exemple) ou en bas pour les travailleurs peu qualifiés (Portugais par exemple). Dans la mesure où ce groupe national est fortement representé dans les secteurs à bas salaires qui seraient affectés par le salaire minimum, comme l’hôtellerie-restauration, on peut s’attendre a un effet non négligeable sur l’immigration venant de ce pays.