13/04/2014

Le salaire minimum va-t-il réduire l'immigration?

L’initiative sur l’immigration de masse acceptée le 9 février dernier et celle sur le salaire minimum, sur laquelle nous voterons le 18 Mai prochain, ont des conséquences économiques certaines pour le marché du travail suisse. Néanmoins, les relations entre le salaire minimum et l’immigration restent ambiguës. Quel serait l’impact du salaire minimum sur les flux migratoires vers la Suisse?

 

À première vue, il semblerait logique de penser qu’un salaire minimum élevé stimule l’immigration, dans la mesure où les immigrants peu qualifiés peuvent espérer un salaire de base plus élevé s’ils viennent en Suisse. Les opposants à l'initiative rappellent d'ailleurs souvent que le salaire minimum proposé serait le plus élevé au monde. Toutefois, ce raisonnement ne fonctionne que si l’on considère l’offre de travailleurs étrangers comme facteur déterminant, et pas la demande de la part des entreprises.  Dans cette seconde perspective, un salaire minimum à 4000 CHF diminuerait certainement l’offre d’emplois à bas salaires qui sont occupés en grande partie par des étrangers, et donc la demande de main d’oeuvre étrangère. Si l'on considère que les flux migratoires sont déterminés avant tout par la demande des entreprises, ce qui est le cas du moins pour les travailleurs européens, le salaire minimum diminuerait la demande de travailleurs étrangers. Par exemple, l’enquête suisse sur la structure des salaires 2010 montre que 47% des emplois rémunérés en dessous de 3986 CHF (à peu de choses près le niveau du salaire minimum proposé) sont occupés par des étrangers, alors qu’ils ne représentent qu’un quart de la population active totale. La même source indique que le taux de personnes recevant des bas salaires (sous le seuil indiqué plus haut) est d’environ 19% chez les étrangers, alors qu’il n’est que de 9,4% chez les Suisses. Si l’on fait un calcul (trop) simple postulant que tous les emplois en dessous de 4000 francs disparaîtraient si l’on introduisait un salaire minimum, cela signifierait que 172’700 personnes de nationalité étrangère perdraient leur emploi, et qu’une part non négligeable d’entre elles quitteraient la Suisse, notamment car elles ne satisferaient pas aux critères d’eligibilité de l’assurance chômage. Bien entendu, une perte d'emplois aussi mécanique est peu vraisemblable, mais il y a fort à parier que si le salaire minimum a en effet un impact sur l'emploi, cet impact serait plus fort sur l'immigration que sur le chômage. Ceci est dû au fait qu’une part non négligeable d’étrangers ne seraient tout simplement pas en Suisse si l’on ne pouvait pas les employer à des salaires bas. Si l’on réduit la marge de manoeuvre des employeurs en termes salariaux avec un salaire minimum, l’attractivité des travailleurs étrangers peu qualifiés diminue.

 

La croissance de l’emploi en Suisse au cours des dernières années a “carburé” en grande partie à l’immigration, si bien que beaucoup d’emplois n'existeraient tout simplement pas s’ils n'étaient pas occupés par des étrangers. Avec un taux de chômage de 3% et un taux d’emploi parmi les plus élevés en Europe, il n’y a tout simplement pas vraiment de marge pour créer plus d’emplois en Suisse sans immigration. Les immigrants sur le marché du travail suisse occupent des positions fortement complémentaires à celles des Suisses aux deux extrêmes du marché du travail, au sommet pour les travailleurs très qualifiés (Allemands par exemple) ou en bas pour les travailleurs peu qualifiés (Portugais par exemple). Dans la mesure où ce groupe national est fortement representé dans les secteurs à bas salaires qui seraient affectés par le salaire minimum, comme l’hôtellerie-restauration, on peut s’attendre a un effet non négligeable sur l’immigration venant de ce pays.

01/04/2014

Le salaire minimum fragilise-t-il le partenariat social?

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*: pays ne possède pas de salaire minimum.

Les opposants au salaire minimum affirment que son introduction fragiliserait le partenariat social, qu'ils présentent comme la voie privilégiée par laquelle les rapports de travail sont négociés en Suisse. Il est surprenant de voir les partis bourgeois et le patronat faire l'éloge du partenariat social aujourd'hui alors qu'ils étaient vertement opposés aux mesures d'accompagnements et ses commissions paritaires, avant que les syndicats ne leur forcent la main avec la menace du référendum contre les bilatérales.

Pourtant,le partenariat social est bien moins développé en Suisse que dans la plupart des autres pays européens, en particulier pour ce qui concerne la couverture des CCT. Ainsi, le taux de couverture des CCT est d'environ 49% en Suisse alors qu'il est de 99% en Autriche ou 84% aux Pays-Bas (les données du graphique ci-dessus viennent de la base de donnée ICTWSS à l'Université d'Amsterdam). Tous les autres pays qui ont des taux de couverture plus bas sont dans les pays l'Est ou dans le monde Anglo-Saxon. 

Il faut noter que tous les pays d'Europe qui n'ont pas de salaire minimum, comme la Suisse, ont aussi des taux de couverture des conventions collectives beaucoup plus élevés qu'en Suisse, qui contiennent la plupart du temps des salaires minimaux sectoriels. C'est notamment le cas des pays Scandinaves. Les pays de l'Est ont des salaires minimaux pour compenser l'absence de négociations collectives. Toutefois, l'argument des opposants ne tient pas si l'on considère les cas de la Belgique, des Pays-Bas ou du Luxembourg, où un salaire minimum coexiste avec un taux de couverture plus élevé qu'en Suisse et un rôle plus important des partenaires sociaux dans la régulation des rapports de travail.