09/02/2018

Est-ce que la radiotélé publique survivrait à NoBillag?

Les défenseurs de l'initiative No Billag ne veulent plus admettre qu'ils souhaitent supprimer la radio et télévision publiques en Suisse. Le problème, c'est que les programmes de la RTS sont populaires, contrairement à l'organisme qui collecte les fonds pour les financer. Le sondage Iakom montre que les programmes publics en Suisse sont systématiquement mieux notés que les offres privées pour ce qui concerne la professionnalité, le contenu de l'information ou la neutralité des programmes (Figure ci-dessous). En 2011, un sondage montrait également que 64% des sondés étaient satisfaits des programmes de la télévision publique, et 74% de la radio. Le pourcentage de satisfaction des médias privés était bien plus bas.

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Niveau de satisfaction avec les programmes publics et privés (1=très mauvais; 5= excellent). En Bleu= Suisse Romande.[/caption]

Face à ce constat, les initiants affirment maintenant que les personnes qui veulent les programmes de la RTS pourraient les financer sur une base volontaire, sans la contrainte de la redevance obligatoire. Il faut noter qu'il ne pourrait pas y avoir d'autre financement public fédéral de quelque sorte: le texte de l'initiative l'interdit expressément.

La question est de savoir si ce système purement volontaire fonctionnerait. En théorie, tout le monde payerait pour ce qu'il consomme. Puisque les suisses sont satisfaits des programmes de la RTS, pourquoi ne payeraient-ils pas d'eux-mêmes? En pratique, c'est très peu vraisemblable. C'est un phénomène que l'on connaît bien en économie: tout le monde veut toujours jouir de services sans en avoir à en payer le prix. On appelle ça le "dilemme de l'action collective".

Ainsi, tout le monde veut de l'énergie électrique pas chère, mais personne ne veut habiter près d'une centrale nucléaire ou d'un dépôt de déchets radioactifs. Tout le monde veut pouvoir bénéficier d'une transplantation en cas d'accident mais nous avons un déficit chronique de donneurs d'organes. Il y a une myriade d'exemples qui prouvent que même si une majorité d'individus désirent un service ou un bien public, chacun va essayer de minimiser sa propre contribution, soit par choix délibéré, soit pas inertie, paresse ou manque de temps. C'est précisément pour cela que l'on a un système d'assurance maladie obligatoire. Aux Etats-Unis, où le système n'était pas obligatoire jusqu'à Obamacare, on a une masse très important de personnes non assurées mais qui utilisent tout de même les services de santé en situation d'urgence. Le résultat: le système Américain sans obligation est le plus cher des pays avancés. Ainsi, ce n'est pas parce qu'une masse d'individus bénéficieraient collectivement de quelque chose qu'il vont contribuer à le produire. C'est triste, mais c'est extrêmement normal.

Si la redevance TV devenait volontaire, il est très peu vraisemblable que la RSR puisse générer le même niveau de revenu et assurer les mêmes prestations, parce que des programmes d'information nationale et locale en 4 langues sont très chers à produire. Puisque la base de contributeurs diminuerait presque certainement, la redevance devrait augmenter sur une base plus petite de contribuables, rendant le système insoutenable. Alternativement, il devrait y avoir une augmentation considérable de la publicité. Contrairement à un système de souscription comme Netflix, qui peut vendre ses programmes dans des centaines de pays, des programmes comme Infrarouge ou Arena, ou les infos locales jurassiennes, ont une base de marché très petite. L'offre telle que nous la connaissons serait drastiquement réduite, et la satisfaction des téléspectateurs diminuerait certainement également. A ma connaissance, il n'y a aucun système de télévision publique qui est financé selon ce modèle.

La disparition ou la réduction massive de la SSR pourrait-elle être compensée par une offre privée? Pour savoir à quoi un système médiatique audiovisuel complètement privé ressemblerait, on peut penser à deux exemple: presse écrite suisse et la télévision américaine.

On sait bien ce qui s'est passé au cours des quinze dernière années dans la presse romande, où il n'y a pas d'acteur public: dans un marché petit marqué par le déclin des revenus publicitaires, la plupart des éditeurs romands ont été avalés par des mammouths alémaniques (Tamedia). Le feu Matin Bleu a été mangé par 20 Minutes qui recycle ses articles en allemand, le reste étant rédigé par des stagiaires. L'Hebdo a fermé ses portes, et le Matin, jadis le premier quotidien romand, va certainement enterrer son édition papier. Sur la ligne de touche, Christoph Blocher a racheté un bon nombre de journaux alémaniques avec une stratégie politique peu voilée.

Le deuxième exemple est la télévision américaine, où les grands réseaux privés (Fox, CNN, NBC) dominent les audiences sans interférence publique. Le résultat, ce sont des chaines hyper-politisées qui fonctionnent essentiellement en vase clos avec des profils idéologiques extrêmement marqués. Certains mettent en avant le role de la télévision dans le processus de polarisation qui a rendu la politique américaine si toxique au cours des dernières années. On ne saurait imaginer ce que ce genre de système dans un pays divers comme la Suisse pourrait créer.

Les arguments libertariens des pro-No Billag évoquent la liberté de choix comme argument, mais le monde dans lequel leurs utopies fonctionnerait n'existe malheureusement pas.    

19:48 Publié dans Médias, Suisse | Tags : no billag | Lien permanent |  Facebook |